Archief

Categories

ligne

Vulnérabilité des médias guinéens : Recommandations pour rénover et consolider leur indépendance (fin)

Auteur : Youssouf Sylla, analyste-juriste, Conakry, Guinée.

Les medias guinéens évoluent dans un environnement extrêmement dynamique et interactif où la conquête de l’opinion est l’objectif à atteindre par tous les acteurs du milieu. En particulier, les politiques se battent pour leur éventuelle élection ou réélection et les entreprises pour la commercialisation de leurs produits et services. Les medias à cause de leur impact intrusif deviennent du coup, le point de passage obligé pour une foule d’acteurs en vue de convaincre ou dissuader l’opinion. On est ici non pas dans un monde d’amis mais d’intérêts convergents ou divergents selon le moment et l’espace. Dans un tel environnement, l’enjeu principal des medias est d’éclairer l’opinion sur les dits et non dits des acteurs pour qu’elle soit à même de prendre sa décision en toute connaissance de cause. Pour être en mesure de jouer pleinement ce rôle qu’on attend d’eux dans la construction d’une véritable démocratie en Guinée, il est primordial que les medias gagnent en indépendance et soient mieux organisés. Pour cela, les matières à débattre ne manquent pas. Elles concernent entre autres les problématiques suivantes :

La question du financement des medias dans un contexte de rareté des ressources publiques et privées. On constate depuis quelques temps, que d’importantes entreprises pourvoyeuses de publicités aux médias ont jeté l’éponge en se retirant avec fracas de la Guinée. Aussi, l’État, en raison de sa soumission à une cure d’austérité financière par ses bailleurs de fonds, a aujourd’hui des marges de manœuvre limitées en matière de dépenses publiques. Ainsi, face aux demandes croissantes des populations dans différents domaines jugés prioritaires (éducation, sécurité, justice, etc.), on se demande quelle est la part que l’État entend allouer à court, moyen et long terme au financement des medias dans son budget.

Le bond vers un statut post révolutionnaire et bureaucratique de l’audiovisuel public et la redéfinition des missions des journalistes qui y œuvrent dans le nouveau contexte libéral et démocratique est aujourd’hui une nécessite. Cette nécessité prend de l’importance à cause de l’impératif d’indépendance de l’audiovisuel public et de la concurrence que lui livre depuis quelques années les medias privés.

La culture d’entreprise et la recherche de rentabilité souvent négligées dans le management des entreprises médiatiques constituent pourtant les conditions de leur survie. En effet, si l’État est en premier lieu responsable du financement des medias de service public, il n’est tenu par aucune règle juridique dans un régime libéral comme celui de la Guinée à financer les medias privés qui émanent exclusivement de la volonté propre et libre de ses promoteurs. La subvention publique annuelle accordée aux medias privés peut certes, comme c’est le cas, se justifier par l’absence sinon la faiblesse du financement d’origine privé. Mais elle doit être temporaire et ne pas durablement se substituer au financement privé. Le but étant d’éviter à terme la nationalisation des medias privés et l’enterrement de leur indépendance.

Les droits économiques des journalistes sont souvent reléguées au second plan dans le cadre des reformes qui visent les medias. Résultat : De nombreux journalistes sont mal payés et se débrouillent généralement dans la précarité. Cette situation rend de nombreux journalistes vulnérables et manipulables. Avec de tels journalistes, aucun media ne peut prétendre à l’indépendance, d’où la nécessité de renforcer rigoureusement et sérieusement les droits économiques et sociaux des journalistes conformément à la législation sociale en vigueur en République de Guinée.

La formation des journalistes est un des plus importants défis à relever s’il faut avoir une presse responsable et de qualité. Sachant que de nombreuses personnes atterrissent dans ce métier parce qu’elles ont des choix professionnels limités, il convient de les initier aux règles de déontologie qui régissent le journalisme, aux techniques de base du métier et aux particularités de la presse en ligne, qui a tendance à ravir aujourd’hui la vedette aux medias traditionnels, en particulier la presse écrite. La formation est un excellent rempart pour faire barrage aux dérives constatées dans les medias, en particulier dans la presse en ligne, où elles prennent des proportions inquiétantes et difficiles à maitriser par les nos régulateurs nationaux.

Les mesures de correction qui pourraient être apportées aux problématiques soulevées peuvent être réalisées au travers d’un projet SMART (spécifique, mesurable, acceptable, réaliste et temporellement défini) consacré à rénover et à consolider l’indépendance des médias.

La présente contribution propose à cet effet qu’il soit mis en œuvre par l’association des medias indépendants de Guinée, un projet dénommé « Projet Koula DIALLO pour l’Indépendance des Medias », en abrégé PKDIM, du nom du journaliste tué par balle le 5 février 2016, la plume dans la main sur un terrain de reportage. Pourquoi Koula Diallo? Parce que ce jeune journaliste symbolise la presse guinéenne dans tous ses états : sa vulnérabilité, son courage d’aller sans protection en terrain difficile, sa profonde conviction de servir le public en l’informant de ce qui se passe.

Le PKDIM devrait être un cadre de réflexion sur les difficultés de la presse guinéenne mais surtout un cadre d’action et de mise en ouvre des solutions. Compte tenu de son importance, le PKDIM doit être mis en place pour une période de cinq ans et être ouvert à un financement mixte (public et privé) pour l’atteinte de ses objectifs.

Enfin, le PKDIM doit être conduit par une équipe projet composée de personnes choisies exclusivement en raison de leurs expertises dans les domaines suivants : économie des medias, sociologie des medias, juriste des medias, journalistes expérimentés. Les medias et la société civile devraient aussi être représentés au sein dudit projet pour le rendre plus représentatif de l’environnement médiatique.

Lire : Vulnérabilité des médias guinéens : Comment rénover et consolider leur indépendance ? (1ère partie) 

Vulnérabilité des médias guinéens : Mise à mal de l’indépendance des journalistes (2ème partie)

 

Guinée : Enseignement supérieur – Notre avenir commun qu’il faut repenser

Auteur : Youssouf Sylla, analyste-juriste, à Conakry, Guinée

Le secteur de l’enseignement supérieur en République de Guinée ressemble à un gros porteur qui a décroché en plein vol. Si les pilotes n’arrivent pas redresser l’appareil en chute vertigineuse, la violence du contact avec le sol sera catastrophique ; elle produira des effets collatéraux plus importants et plus profonds que ce que subiront les passagers eux-mêmes. L’interprétation de cette image, quasi apocalyptique, est simple : Si les universités forment de mauvais médecins, de piètres ingénieurs, des économistes sans perspective, on ne devrait pas s’étonner de voir certains médecins qualifiés de tueurs en série dans nos hôpitaux, des ingénieurs de ponts et chaussées incapables de penser les routes de demain, ou encore des économistes inaptes à bâtir des modèles adaptés à notre contexte. Bref,  l’avenir d’une nation se dessine dans son école. Ainsi le font les pays émergeants, ainsi l’ont fait avant eux les nations développées. Après plus de cinq décennies d’errements, il est temps que la Guinée se mette dans les rangs si elle compte devenir un de ces jours, la Corée du Sud de l’Afrique, et non demeurer comme c’est le cas un spectateur passif de la prouesse des autres nations. Pour cela un courageux changement de cap s’impose.

Solution de rechange à la promesse d’ «une tablette par étudiant »

Tenue lors de la campagne politique précédant le scrutin présidentiel de 2015, cette promesse qui agace le président de la République constituait pourtant un thème phare de sa propagande électorale. Mais à la vérité, ces tablettes à elles seules n’améliorent pas la performance académique des étudiants. Au contraire, le risque de les voir utiliser ces outils strictement personnels pour des fins de navigation sur les réseaux sociaux est infiniment plus important que l’espoir de les voir en faire un usage formatif. La distraction qu’elle procurera aux étudiants prendra largement le dessus sur l’usage académique qui en serait fait.

Mais pour ne pas se dédire devant les étudiants, le président de la République devrait maintenir sa promesse d’offrir de larges opportunités de formation en ligne (web 2.0) aux étudiants en proposant une solution de rechange plus viable sur le plan académique. La nouvelle solution devrait porter sur l’aménagement dans les universités publiques des salles multimédias à même de fournir des formations en ligne à travers notamment les MOOC (massive open online course en anglais) et autres Formations Ouvertes à Distance (FOAD) mises en place par l’Agence universitaire de la francophonie. Pour assurer l’égalité d’accès entre les étudiants du secteur privé et du secteur public, ces salles devraient être accessibles aux étudiants inscrits à une formation académique en ligne.

Pour permettre aux étudiants de tirer le maximum de profit de ce potentiel largement inexploré et inexploité par les universités guinéennes, l’État doit montrer la voie à suivre en mettant en place une importante structure de management des formations académiques en ligne dans les universités. En étroite collaboration avec les universités, cette structure devrait offrir un appui financier et technique ainsi qu’un suivi adapté aux universités qui s’engagent dans les formations en ligne dans certains domaines jugés prioritaires par l’Etat. Par cette structure, l’Etat va contribuer à la démocratisation de l’accès au savoir et au désenclavement numérique du pays. Toutefois, dans le contexte d’un pays comme la Guinée, les formations en ligne (encore sous développées) dans les universités devraient constituer une offre complémentaire à l’offre principale, qui, elle, est présentielle.

Réformer le système de l’éducation dans son ensemble

La mise en oeuvre réussie d’une formation en ligne dans ses différentes facettes (à distance, semi-présentielle, synchrone et asynchrone) ne se fait pas dans le vide, elle exige quelques préalables. Elle doit s’appuyer sur des étudiants intellectuellement autonomes avec une certaine sensibilité technologique. Mais aussi sur un enseignement classique bien ancré et parallèle à celui-ci. Or, le système universitaire classique tel qu’il existe en Guinée est en méga crise. Les universités manquent de bibliothèques à même de soutenir les projets de recherche. Les laboratoires qui répondent aux normes universellement admises sont inexistants, parce qu’elles lésinent sur les moyens, les universités n’attirent pas les enseignants de qualité, d’où le recours fréquent aux nouveaux sortants qui n’ont pas les aptitudes pour enseigner dans les universités. Bref, les universités sont des grosses machines qui pondent des étudiants sans qualifications sérieuses et moins compétitifs sur le marché de l’emploi à cause du fort décalage qu’il y a entre la formation reçue et les besoins des employeurs. Comble du désarroi, les premiers qui ont perdu confiance dans le système sont les dirigeants eux-mêmes qui pour la plupart ont leurs enfants dans les universités occidentales.

Les étudiants guinéens sont donc des véritables victimes d’un système mal pensé par leurs aînés, rabaissé et inefficace au point qu’on pourrait se demander si derrière ces contreperformances ne se cache pas une volonté délibérée de maintenir les populations dans une médiocrité intellectuelle pour mieux les dominer et les priver de la capacité de faire des choix éclairés dans un monde qui se complexifie de jour en jour.

Pour réformer l’enseignement supérieur à travers notamment son système LMD (licence-master-doctorat), plus décevant que porteur, sa branche privée, plus mercantiliste qu’éducative,  son système de financement  non corrélé à la performance et pris en otage par d’importants groupes de pression du secteur de l’éducation, une déconstruction du système  dans son ensemble est nécessaire et sa reconstruction sur de nouvelles bases. Cette opération devrait déterminer d’où nous venons, où nous en sommes et où voulons être dans les prochaines décennies. Ce diagnostic commande qu’on panse le système dans son ensemble et qu’on aille au-delà des segmentations du secteur de l’éducation imposées par la structure gouvernementale entre le primaire, le secondaire, le professionnel et l’universitaire. In fine, le secteur de l’éducation forme une chaîne qui tient par ses maillons. La défaillance d’un seul maillon impacte négativement le maillon qui suit et met à mal la consistance de la chaine. Les défis sont certes  immenses pour les parties prenantes du secteur de l’éducation mais les enjeux sont parfaitement à la taille de notre avenir commun.

Cet article Guinée : Enseignement supérieur – Notre avenir commun qu’il faut repenser est apparu en premier sur Guinéenews.