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Ouverture de la CEDEAO aux pays tiers : La crainte d’un risque d’implosion à terme

Auteur : Youssouf Sylla, analyste-juriste, à Conakry.

La conquête de l’Afrique de l’ouest par les États tiers, en occurrence, le Maroc et l’Israël est un des plus importants défis que doit relever la l’Organisation Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) dans un futur proche. Avec son fort potentiel économique, cette région constitue un important marché pour le Maroc et une masse critique d’États que l’État hébreu espère faire changer d’avis à des coups de milliards de dollars sur l’explosif dossier palestinien. Du haut de ses quatre décennies d’existence, la Cedeao malgré son architecture institutionnelle avancée et sa présence dans la résolution des conflits de la sous-région peine encore à faire de l’intégration économique une réalité palpable et de passer de la Cedeao des États à la Cedeao des peuples. A t-elle les reins suffisamment solides pour dérouler un tapis rouge aux insolubles contradictions du conflit israélo-palestinien sans perdre son équilibre dans le meilleur des cas ou son âme dans le pire des cas. Avant de s’ouvrir aux autres, la Cedeao n’a t-elle pas besoin de se consolider d’abord comme un acteur majeur à la fois économiquement et politiquement.

Les raisons d’une convoitise

Les portes et fenêtres de la Communauté de la Cedeao sont aujourd’hui bruyamment frappées par les candidats du continent (Maroc, Tunisie, Mauritanie) et hors du continent (Israël) pour adhérer, s’associer ou avoir un statut particulier auprès d’elle. Les raisons de cette convoitise se trouvent dans les atouts de l’organisation qui sont en même temps ses forces. Il s’agit d’une association de quinze États ayant des niveaux de développement sociaux économiques différents. Elle compte dans ses rangs, le pays le plus peuplé d’Afrique, le Nigeria qui est aussi la deuxième puissance économique du continent après l’Afrique du Sud. L’espace de la sous région recèle d’importantes ressources forestières, pétrolières, agricoles, minérales et halieutiques qui attirent de plus en plus d’investisseurs. Forte d’une diversité culturelle et linguistique, la sous-région selon l’Organisation des Nations Unies est la région où vivent le plus de jeunes dans le monde et qui connaîtra dans les prochaines années une progression démographique soutenue. Évaluées à 300 millions en 2010, le nombre d’habitants de cette sous-région est estimé en 2050 entre 550 et 600 millions. Cette réalité révèle l’existence d’une main d’œuvre employable et l’existence d’un marché promoteur.

Une intégration économique qui manque de profondeur

Aux forces de la Cedeao s’opposent des faiblesses et non des moindres : les États ont du mal à approfondir leur intégration économique et monétaire, car  la création de la seconde zone monétaire en plus de la zone FCFA amarrée à l’euro bat de l’aile, la libre circulation des personnes et des biens est encore loin d’être une réalité et se heurte à de nombreux obstacles. Les échanges intracommunautaires sont faibles au détriment des échanges extracommunautaires et les infrastructures routières, ferroviaires et autres, censées rapprocher entre eux les pays de la sous-région sont extrêmement sous développées. De plus, le faible niveau d’implication des sociétés civiles ouest africaines dans les démarches d’intégration décidées au sommet, par les chefs d’État et de Gouvernement, ne favorise pas l’émergence d’une Cedeao des peuples.

Les menaces qui guettent la Cedeao

La Cedeao fait aujourd’hui face à trois grandes menaces.

La première est l’expansion d’une vision extrémiste et rigoureuse de l’Islam dans la sous-région à travers un djihadisme violent. La mise en exécution de cette menace dans un État membre de la Cedeao y répand la peur et affaiblit l’autorité de l’État. On se demande comment un gouvernement qui perd le contrôle sur l’effectivité de son territoire pourrait assurer la libre circulation des personnes et des biens, principe cardinal de la Cedeao. Le Mali se serait retrouvé dans cette situation si la France en 2013 via l’opération Serval n’avait pas empêché la prise de Bamako par les djihadistes. Outre le Mali, les organisations djihadistes s’en prennent à d’autres pays de la sous-région. Il s’agit principalement du Nigeria et d’autres pays de la bande sahélo sahélienne.

La deuxième menace résulte des risques d’instabilité de certains États. La Côte d’Ivoire et le Burkina Faso illustrent cette instabilité qui résulte dans le premier cas de et dans le second cas du détournement des principes démocratiques de leurs finalités. Le précédent Burkinabé montre que certains pays adhèrent à la démocratie tout en rejetant aux calendes grecques les perspectives d’une alternance au pouvoir à travers des argumentaires  qui s’évertuent à justifier une sorte de présidence à vie au nom d’une prétendue particularité africaine inventée en toute pièce pour les besoins de la cause. La démocratie étant consubstantielle à l’alternance, les apôtres des modifications constitutionnelles en vue d’y prévoir un nombre illimité de mandats présidentiels apparaissent comme les négationnistes de la démocratie dans son esprit et dans ses fondements. Plus grave, ils préparent dans leurs pays respectifs les ingrédients d’une instabilité chronique qui favorise l’irruption des militaires sur la scène politique avec son lot de transition interminable.

La troisième menace concerne le risque d’implosion de la Cedeao à cause de la possible transposition en son sein par les nouveaux candidats aux intérêts diplomatiques opposes à l’entrée de la CEDEAO, des conséquences du conflit israélo-palestinien. Les premiers signes d’une relocalisation de ce conflit en Afrique de l’ouest se sont déjà manifestés avec le refus du Maroc, dont la demande d’adhésion à l’organisation était en examen, de participer à cause de la présence du Premier Ministre Israélien, au 51ème sommet de la Cedeao qui s’est tenu début juin à Monrovia, capitale du Liberia. Malgré tout, le Maroc n’entend pas lâcher prise. Après s’être retiré de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) à raison de l’admission de la la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD), le Royaume Chérifien a récemment décidé de se retourner à l’Union Africaine. Et il n’entend pas s’arrêter là. En pays ambitieux, il décide de rentrer aussi d’intégrer la Cedeao pour donner à son économie progressiste de nouveaux ressorts. Mais problème, le Maroc dans cette lancée devrait  composer et rivaliser avec un autre morceau coriace, l’Israël,  un poids lourd de la diplomatie et de l’économie mondiale, que rien ne semble impressionner dans sa conquête de l’Afrique de l’ouest. L’Israël qui n’est pas encore membre de la Cedeao se bat de toutes ses forces pour se rapprocher cette organisation, et qui sait si du statut d’observateur qu’il cherche auprès d’elle il va vouloir un jour en être un membre à part entière. En tout état de cause, la tenue en octobre prochain à Lomé, d’un important sommet Afrique-Israël en dit long sur ses intentions. En effet, l’État hébreu s’est montré très explicite sur les raisons de son rapprochement de la Cedeao : Il s’agit  pour Netanyahu qui préside un gouvernement d’extrême droite de créer un large consensus en Afrique de l’ouest autour de sa position pour légitimer sa politique sans le dossier palestinien. Cette position consiste à priver l’Autorité palestinienne de ses soutiens historiques en Afrique, tout en poursuivant la construction des colonies dans les territoires annexés. Il ne fait pas de doute que cette position semble rencontrer la bénédiction de l’administration Trump qui depuis son élection aux États-Unis ne semble pas contrarier Israël dans son élan.

Compte tenu de l’offensive diplomatique israélienne, on se demande quelles seront les prochaines réactions des États de la Cedeao sur le dossier palestinien, surtout quand on sait que certains de ses membres font partie de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI) et que cette organisation a été justement mise en place pour cimenter une solidarité des pays musulmans par rapport à la cause palestinienne. Autrement dit, les États de l’Afrique de l’ouest qui sont membres de la Cedeao et de l’OCI vont se retrouver face à un important dilemme. Comment ouvrir les mains à la générosité financière de l’État hébreu et ne pas en contrepartie voter en sa faveur dans les instances internationales sans provoquer l’ire des pétrodollars, en particulier l’Arabie saoudite que certains  pays de la Cedeao, le Sénégal en tête, soutiennent fermement dans  la crise diplomatique qui l’oppose au Qatar. La Guinée à la différence du Sénégal n’entretient pas de relations diplomatiques avec Qatar mais dans une récente lettre adressée au Roi de l’Arabie Saoudite, le Président Alpha Condé, qui assure aussi la présidence de l’Union Africaine a soutenu le Roi dans la lutte qu’il mène contre le terrorisme et offert ses services pour une médiation entre ces deux pays arabes. Le soutien du Sénégal et de la Guinée n’est pas sans motif mercantiliste, ces deux pays membres fondateurs de l’OCI  bénéficient  largement des largesses de l’Arabie Saoudite dans le cadre du financement de leurs projets de développement à travers notamment Banque Islamique du Développement (BID) et d’autres initiatives de charité, non les moindres. A l’heure de la vérité, le choix s’annoncera difficile pour ces pays entre l’Israël et la cause palestinienne,  lorsque l’Arabie Saoudite les interpellera  sur les motivations profondes  de l’ouverture de la Cedeao à l’Israël et sur le sort qu’ils entendent réserver à la cause palestinienne malgré la politique des dollars qu’espère jouer à son tour l’État hébreux. En effet, l’alignement de la Guinée, du Sénégal et des autres pays de la Cedeao se trouvant dans la même position qu’eux sur la position diplomatique de l’Israël dans le dossier palestinien, si jamais il devait se réaliser, risquerait de placer la Cedeao dans la ligne de mire des organisations djihadistes, ennemis jurés d’Israël. Mais aussi, il risquerait de conduire les poids lourds de l’OCI l’Arabie Saoudite en particulier  à reconsidérer sa politique étrangère vis-à-vis des pays de la Cedeao.

Par ailleurs au lieu de guetter comme les mendiants, la charité des pétrodollars et de l’Israël, les pays de la Cedeao assis sur l’or et le diamant doivent sans rupture avec le reste du monde se montrer adultes et ambitieux en travaillant âprement  les conditions de leur autonomie à travers leurs potentialités. Aussi longtemps qu’ils seront accrochés comme des sangsues aux autres États, ils risquent de regarder leur indépendance à des années lumières d’eux, comme des exo planètes inatteignables. Plus grave, la sous région ouest africaine restera toujours ce qu’elle est, la plus pauvre de la planète avec les meilleures intentions.

Pour tirer son épingle du jeu, la Cedeao a quelques chances

C’est une excellente opportunité pour la Cedeao d’attirer les pays tiers à cause de ce qu’elle représente en termes de potentialité  économique, de  marché porteur et de poids  politique.  L’enjeu pour la Cedeao est sa capacité de faire jouer en sa faveur son pouvoir d’attraction pour améliorer les conditions d’existence des millions de personnes qui vivent dans la pauvreté dans son espace. Pour y parvenir,  elle doit faire de l’Afrique de l’ouest un pôle de stabilité sans lequel les investissements risquent de lui tourner le dos. Elle doit éliminer les sources d’instabilité résultant notamment de la manipulation des constitutions par les pouvoirs en place en tirant les leçons de la triste fin de pouvoir de Blaise Compaoré au Burkina Fasso et lutter contre le fondamentalisme religieux afin d’éviter à d’autres membres le précédent Malien. Aussi, la Cedeao doit élaborer ses propres lignes directrices en ce qui concerne l’entrée en son sein d’États tiers en s’assurant que ces entrées n’auront pas pour conséquences de la priver du rêve de ses pères fondateurs, qui est de créer une zone de prospérité et de stabilité dans la sous-région. La Cedeao doit également renforcer l’intégration en éliminant entre autres les barrières tarifaires et non tarifaires qui font échec à la libre circulation des personnes et des biens. Enfin elle doit créer un espace d’intégration de la société civile dans ses activités pour en faire d’elle une véritable organisation au service des peuples.

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