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Exil : comment Mouctar Bah (RFI) s’échappa à la frontière avec une pièce usurpée ?

Dans la troisième partie de notre entretien, Mouctar Bah, correspondant de Radio France Internationale (RFI) et de l’Agence France Presse (AFP), explique, comment il réussit à tromper la vigilance des services de sécurité avec une pièce d’identité usurpée, pour traverser la frontière ivoirienne. C’était sous la révolution. Il raconte tout comme si c’était aujourd’hui.

« Après mon baccalauréat en 1977 au Lycée Technique de Donka, autrefois Centre d’Enseignement Révolutionnaire 2 août, j’ai été orienté à la Faculté des Sciences Agronomiques de Sonfonia, l’actuelle Université Général Lansana Conté de Sonfoniah. Au bout de deux ans, j’avoue que je ne comprenais rien. Moi qui ai fait et mon brevet et mon bac technique (mécanique générale), j’ai été orienté en agronomie où, si vous voulez, j’ai passé deux ans de transition, j’étais en train de réfléchir comment quitter la Guinée et puisque vous ne pouviez même pas dire à votre maman, la plus confidente de tous, que vous vouliez quitter le pays, je suis resté et on m’a envoyé dans une ferme agro-pastorale d’arrondissement (FAPA) à Tormelin dans Fria.

J’habitais chez le commandant de l’arrondissement de Tormelin, du nom de Barry, son prénom m’échappe, il avait une épouse du nom de Fadima Bérété. C’est de là que j’ai décidé enfin de partir de ce pays, j’ai demandé à un de mes cousins du nom de Ibrahima Bah de me prêter sa carte d’identité puisque les étudiants ne possédaient pas de Carte d’identité nationale, sauf les enfants des « grands » et un soir, j’ai pris le train au buffet de la gare à Kaloum, nous sommes arrivés à Kankan au bout de trois jours puisqu’au cours du trajet, il est tombé en panne à Mamou pendant une bonne journée.

De Kankan, cap vers la frontière ivoirienne à bord d’un camion « Gil » russe et nous sommes arrivés dans un petit village du nom de Kalafilla, il était 16heures, les forces de sécurité, policiers, gendarmes et douaniers nous ont dit que la frontière était fermée, ils nous ont arraché toutes les pièces d’identité parce que simplement il fallait y passer la nuit et acheter à manger ce soir- là et le lendemain matin avant de quitter dans les « restaurants » de leurs épouses.

Et là tout faillit se savoir.

Au moment de la restitution des pièces d’identité, moi j’avais oublié que mon nom désormais c’était Ibrahima Bah et nom Mamadou Mouctar Bah. Le gendarme qui faisait l’appel a dit trois fois Ibrahima Bah, je ne me suis pas rendu compte, je n’ai pas fait attention et c’est un autre qui m’a dit : « ce n’est pas toi qu’on appelle ? » Soudain, j’ai dit : « eh ! Waï », le gendarme me fixa d’un regard perçant et dit « regarde- moi ce mouton-là ».

Je fis comme si je ne comprenais pas ce qu’il disait, j’ai demandé à mon ami : « qu’est-ce qu’il a dit ? » Il me répondit : « non, y a rien ». J’ai empoché « ma carte » en tremblant de crainte qu’il ne me découvre.

Nous nous sommes finalement embarqués dans notre camion russe jusqu’aux abords de la rivière Baranama qui fait office de frontière entre la Guinée et la Côte d’Ivoire à cet endroit-là. Puisque la rivière était en crue, le chauffeur hésitait de nous faire traverser. Vite, moi je suis allé à la nage et me voici en territoire ivoirien du côté de la sous-préfecture de Minignan (Odienné) ».

28 septembre 2009 : comment Mouctar Bah (RFI) fut sauvé au stade, l’arme sur sa tempe ?

Le 28 septembre 2009, Mouctar Bah, correspondant de RFI et de l’AFP, échappa belle à la mort du Stade du 28 septembre de Conakry. Il était avec son confrère, Amadou Diallo de BBC Afrique. A l’intérieur du stade, des militaires voulurent les exécuter de manière sommaire. Au portail, ce furent les gendarmes.

Pour sauver sa vie, il dut se cacher à Conakry avant de s’exiler au village, puis à Dakar. Huit ans après, il raconte ce souvenir triste de sa carrière, en riant aux éclats, comme s’il n’avait pas frôlé la mort. Assis dans son salon, un dimanche tranquille, sans son chapeau de Goodluck Jonathan, Mouctar Bah, se confie à Guinéenews.

« Le 28 septembre 2009, nous étions allés, inconsciemment, au stade du 28 septembre sans savoir ce qui se tramait. Nous étions sur la pelouse, quand la pagaille a commencé. Ça tirait partout. On n’ignorait encore ce qui se passait hors du stade. Soudain, je vis tout le monde courir. Nous aussi, on s’est débrouillé pour courir. En route vers la sortie, on voulait grimper le mur qui mène vers l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry. Mais ils tiraient les gamins qui essayaient d’escalader le mur. On les tirait par-dessus et ils tombaient. Ayant vu cela, on n’a pas osé escalader le mur. Finalement, on est allé se cacher sous les bâtiments en ruine où il y a le terrain de tennis vers le stade annexe. Quand la situation s’est calmée, on est sorti avec Amadou Diallo, le correspondant de la BBC à l’époque. A mi-chemin, des militaires nous ont arrêtés. J’ai vu une femme, qui avait fui le palais des sports, et qui m’interpellait : « Monsieur Bah, protégez-moi, sinon, ils vont me violer ». On l’a fait signe de venir. Aussitôt, les militaires nous ont pris. Ils nous ont mis à genou pour nous exécuter. Heureusement, un capitaine est venu en courant. Il nous avait reconnu, Amadou et moi. Parce qu’il nous avait vus, le samedi précédent à Labé, avec Dadis Camara. C’était, quand Dadis était allé à Labé. CE jour-là, on était monté à la tribune du stade de Labé pour recueillir sa voix. Quand Dadis vit nos micros, il s’écria : « Voilà ! RFI est là ! BBC est là, Tout le monde saura ce qui s’est passé au Foutah Théocratique ». Aussitôt, tout son entourage se mit à nous à regarder. C’est là que ce capitaine nous a remarqués. Donc, quand les militaires nous avaient mis à genou au stade, ce capitaine est venu vers nous en criant : « Non ! Laissez-les, ce sont des journalistes ». Finalement, il nous a demandés de nous lever. Il a appelé un policier pour nous raccompagner à la sortie, mais celui-ci avait plus peur que nous, puisqu’il tremblait de tous ses membres. Alors, il a pris une branche en la remuant en l’air : « journalistes, journalistes ». A mi-chemin, quelqu’un cria : « on va tous les tuer, sinon ils vont tout raconter ». On est sorti du stade.

Au portail, on a trouvé Cathy du protocole de la présidence, c’est lui qui nous a sauvés encore. Parce que les gendarmes au portail voulaient en finir avec nous. Pour eux, nous avions tout filmé. C’est Cathy, qui a protesté en criant : « laissez-les, ce sont des journalistes, je les connais ». Cela ne les a pas dissuadés. Il a fallu qu’il sorte son badge du CNDD, pour exhiber. « Moi, je suis du CNDD, laissez-les, ce sont des amis journalistes ». C’est comme ça, qu’on a été sauvé. On est allé au quartier Landreah jusqu’à 17 heures. Après, je suis rentré à la maison. Entre temps, il y a une coupure totale de l’électricité dans tout Conakry. Il paraît qu’il y a une réunion au camp Alpha Yaya Diallo. Ils ont demandé les noms des journalistes présents au stade. Ils ont cité RFI, BBC. Ils ont dit de nous rattraper parce qu’on avait tout filmé. Pourtant, on avait rien filmé. Ainsi, une âme sensible nous alerta : « ne restez pas chez vous, on vous cherche, ne restez pas chez vous, on vous cherche ».

Aussitôt, j’ai appelé Amadou pour lui passer l’information. J’ai quitté mon domicile pour l’hôtel pendant six jours. Après, pour le village pendant trois semaines. A mon retour à Conakry, mon service me demanda de quitter le pays. Je voulais passer par la frontière. Ils ont dit non. Ils ont achetés un billet d’avion pour moi. Après, je suis allé à l’aéroport de Conakry, des bonnes volontés nous ont aidés à sortir, et je suis finalement parti à Dakar. C’est à la prise du pouvoir par Sékouba Konaté, en janvier 2010, que nous avons pensé à notre retour. On a attendu jusqu’en mars, je suis revenu ».