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Guinée : Enseignement supérieur – Notre avenir commun qu’il faut repenser

Auteur : Youssouf Sylla, analyste-juriste, à Conakry, Guinée

Le secteur de l’enseignement supérieur en République de Guinée ressemble à un gros porteur qui a décroché en plein vol. Si les pilotes n’arrivent pas redresser l’appareil en chute vertigineuse, la violence du contact avec le sol sera catastrophique ; elle produira des effets collatéraux plus importants et plus profonds que ce que subiront les passagers eux-mêmes. L’interprétation de cette image, quasi apocalyptique, est simple : Si les universités forment de mauvais médecins, de piètres ingénieurs, des économistes sans perspective, on ne devrait pas s’étonner de voir certains médecins qualifiés de tueurs en série dans nos hôpitaux, des ingénieurs de ponts et chaussées incapables de penser les routes de demain, ou encore des économistes inaptes à bâtir des modèles adaptés à notre contexte. Bref,  l’avenir d’une nation se dessine dans son école. Ainsi le font les pays émergeants, ainsi l’ont fait avant eux les nations développées. Après plus de cinq décennies d’errements, il est temps que la Guinée se mette dans les rangs si elle compte devenir un de ces jours, la Corée du Sud de l’Afrique, et non demeurer comme c’est le cas un spectateur passif de la prouesse des autres nations. Pour cela un courageux changement de cap s’impose.

Solution de rechange à la promesse d’ «une tablette par étudiant »

Tenue lors de la campagne politique précédant le scrutin présidentiel de 2015, cette promesse qui agace le président de la République constituait pourtant un thème phare de sa propagande électorale. Mais à la vérité, ces tablettes à elles seules n’améliorent pas la performance académique des étudiants. Au contraire, le risque de les voir utiliser ces outils strictement personnels pour des fins de navigation sur les réseaux sociaux est infiniment plus important que l’espoir de les voir en faire un usage formatif. La distraction qu’elle procurera aux étudiants prendra largement le dessus sur l’usage académique qui en serait fait.

Mais pour ne pas se dédire devant les étudiants, le président de la République devrait maintenir sa promesse d’offrir de larges opportunités de formation en ligne (web 2.0) aux étudiants en proposant une solution de rechange plus viable sur le plan académique. La nouvelle solution devrait porter sur l’aménagement dans les universités publiques des salles multimédias à même de fournir des formations en ligne à travers notamment les MOOC (massive open online course en anglais) et autres Formations Ouvertes à Distance (FOAD) mises en place par l’Agence universitaire de la francophonie. Pour assurer l’égalité d’accès entre les étudiants du secteur privé et du secteur public, ces salles devraient être accessibles aux étudiants inscrits à une formation académique en ligne.

Pour permettre aux étudiants de tirer le maximum de profit de ce potentiel largement inexploré et inexploité par les universités guinéennes, l’État doit montrer la voie à suivre en mettant en place une importante structure de management des formations académiques en ligne dans les universités. En étroite collaboration avec les universités, cette structure devrait offrir un appui financier et technique ainsi qu’un suivi adapté aux universités qui s’engagent dans les formations en ligne dans certains domaines jugés prioritaires par l’Etat. Par cette structure, l’Etat va contribuer à la démocratisation de l’accès au savoir et au désenclavement numérique du pays. Toutefois, dans le contexte d’un pays comme la Guinée, les formations en ligne (encore sous développées) dans les universités devraient constituer une offre complémentaire à l’offre principale, qui, elle, est présentielle.

Réformer le système de l’éducation dans son ensemble

La mise en oeuvre réussie d’une formation en ligne dans ses différentes facettes (à distance, semi-présentielle, synchrone et asynchrone) ne se fait pas dans le vide, elle exige quelques préalables. Elle doit s’appuyer sur des étudiants intellectuellement autonomes avec une certaine sensibilité technologique. Mais aussi sur un enseignement classique bien ancré et parallèle à celui-ci. Or, le système universitaire classique tel qu’il existe en Guinée est en méga crise. Les universités manquent de bibliothèques à même de soutenir les projets de recherche. Les laboratoires qui répondent aux normes universellement admises sont inexistants, parce qu’elles lésinent sur les moyens, les universités n’attirent pas les enseignants de qualité, d’où le recours fréquent aux nouveaux sortants qui n’ont pas les aptitudes pour enseigner dans les universités. Bref, les universités sont des grosses machines qui pondent des étudiants sans qualifications sérieuses et moins compétitifs sur le marché de l’emploi à cause du fort décalage qu’il y a entre la formation reçue et les besoins des employeurs. Comble du désarroi, les premiers qui ont perdu confiance dans le système sont les dirigeants eux-mêmes qui pour la plupart ont leurs enfants dans les universités occidentales.

Les étudiants guinéens sont donc des véritables victimes d’un système mal pensé par leurs aînés, rabaissé et inefficace au point qu’on pourrait se demander si derrière ces contreperformances ne se cache pas une volonté délibérée de maintenir les populations dans une médiocrité intellectuelle pour mieux les dominer et les priver de la capacité de faire des choix éclairés dans un monde qui se complexifie de jour en jour.

Pour réformer l’enseignement supérieur à travers notamment son système LMD (licence-master-doctorat), plus décevant que porteur, sa branche privée, plus mercantiliste qu’éducative,  son système de financement  non corrélé à la performance et pris en otage par d’importants groupes de pression du secteur de l’éducation, une déconstruction du système  dans son ensemble est nécessaire et sa reconstruction sur de nouvelles bases. Cette opération devrait déterminer d’où nous venons, où nous en sommes et où voulons être dans les prochaines décennies. Ce diagnostic commande qu’on panse le système dans son ensemble et qu’on aille au-delà des segmentations du secteur de l’éducation imposées par la structure gouvernementale entre le primaire, le secondaire, le professionnel et l’universitaire. In fine, le secteur de l’éducation forme une chaîne qui tient par ses maillons. La défaillance d’un seul maillon impacte négativement le maillon qui suit et met à mal la consistance de la chaine. Les défis sont certes  immenses pour les parties prenantes du secteur de l’éducation mais les enjeux sont parfaitement à la taille de notre avenir commun.

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