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L’alternance démocratique est-elle une question de morale ? Le cas de la Guinée

« Le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Au-delà de cette définition connue de tous, à la fois par sa simplicité mais aussi par son opacité, et attribuée à Lincoln, la démocratie est, à mon sens, l’ensemble des moyens d’expressions et d’actions permettant la participation volontaire et légitime des citoyens à la gestion de la chose publique. Mais la mondialisation accouplée à la complexité inhérente à la gestion des Etats ont conduit à faire de la démocratie le dépotoir de toutes sortes d’idées et d’interprétations au point que bon nombre d’entre nous parlent et chantent la démocratie à tout va sans se poser la moindre question sur la fiabilité et la transposabilité de ce concept dans les réalités des pays comme la Guinée.

Si démocratie signifie alternance (de régimes et des politiques), c’est sûr notre pays n’est pas un modèle. Il ne l’est pas davantage quand il s’agit de comprendre la démocratie comme la participation volontaire et légitime des citoyens dans la gestion de la chose publique. C’est pourquoi, il est important de s’interroger sur cet intérêt soudain qui imbibe les guinéens aujourd’hui sur l’alternance démocratique au point que certains en sont venus à l’assimiler à une question de morale. Il n’y a rien de morale en politique car la politique n’est pas uniquement immorale elle est parfois voire souvent a-morale.

Mais avant de revenir sur l’antagonisme ô combien immense entre alternance démocratique et la morale, il serait plus convenable, au début de cette chronique, de revenir sur les fondements humains de l’alternance strictement considérée ainsi que la distinction entre alternance démocratique et alternance politique et/ou des politiques (au pluriel).

  • Les fondements humains de l’alternance stricto sensu

L’alternance est inhérente à la vie des Hommes (l’être humain aime les choses différentes, ou la différence dans les choses). Dans le plus simple des exemples, prenons le cas de nos habits, de nos chaussures, de nos moyens de déplacement et même parfois notre consommation. Dans chacun de ces cas, nous, même ceux qui sont les plus sobres, aimons avoir à changer de couleur et de couture pour les vêtements, de modèles pour les chaussures et les voitures, moto ou vélos. Ainsi de suite.

Alterner et donc changer en fonction de nos besoins est immanente à notre vie car la monotonie étouffe notre manière d’aimer la vie. Mais ici chacun est libre de changer et d’alterner sa façon de vivre, la seule limite est de respecter la vie et la liberté des autres. Jusque-là aucun problème ne se pose car il n’y a pas d’interférence avec un quelconque impératif étatique. Alors qu’en est-il de l’alternance démocratique qui a des répercussions sur la vie des hommes et des femmes d’un pays.

  • Distinction entre alternance démocratique et alternance politique

L’alternance est dite démocratique quand elle est le fruit du libre arbitre du peuple dans un pays donné. Peu importerait les moyens de cette expression, le fondamental est la transparence de la procédure mise à la disposition du peuple. Fiabilité. Cette alternance est dite démocratique lorsqu’elle concerne les instituions à la tête desquelles se trouve l’Etat. L’alternance des politiques quant à elle, concerne d’avantage l’action et la concrétisation des orientations politiques, économiques, sociales…dans un pays. Avoir une politique agricole ou industrielle évolutive et différente au fil des années par exemple.

Dans les deux cas l’alternance est fondamentale. Mais pour une question de temps et d’espace nous reviendrons une autre fois sur l’alternance des politiques.

L’alternance démocratique comprise comme le renouvellement dans la gestion et l’orientation des instituions a pour vertu premier d’éviter de sombrer dans la dictature d’une vision monotone de l’Etat et ses missions. La gestion de la vie des hommes est trop complexe pour qu’une seule vision soit la vérité absolue pendant longtemps et avec efficacité.

En deuxième lieu, l’alternance démocratique permet de lutter contre la « clanisation » de l’Etat. Car il n’échappe à personne que tout être humain préfère être entouré de personnes en qui il a confiance et il se trouve que ceux en qui il confiance ont confiance à d’autres à leur tour ; pourtant la confiance n’est pas nécessairement une arrhes de bonne gestion des biens publics qui sommes toutes, sont appelés à être au service du citoyen. Lorsque, au sommet d’un Etat, le défaut d’alternance arrive au point culminant du clan, l’efficacité s’éloignera et le désordre et les petits arrangements régneront au détriment des préoccupations des populations. C’est pourquoi, il ne faut jamais reprocher aux hommes d’avoir recours au clanisme, il faut au contraire mettre en place des mécanismes pouvant éviter une telle dérive. Des garanties juridiques, institutionnelles, administratives et démocratiques en sont les moins mauvaises à ce sujet.

En troisième lieu, l’alternance démocratique n’est pas mais doit être un gage de stabilité politique et de partage du pouvoir. Outre ces effets redistributifs des richesses nationales par la promotion des compétences en lieu et place des clans basés sur le népotisme, l’alternance démocratique procure une stabilité découlant du consentement populaire. Elle seule de par sa légitimité peut mettre fin à la gouvernance par la force et des dérives éventuelles. Elle permet de mettre en place des garanties institutionnelles fiables permettant de faire face à des aléas humains tels que la maladie, l’incapacité ou la mort d’un dépositaire du pouvoir démocratique. C’est en cela elle garantit la stabilité. Cette stabilité est indispensable également dans la mesure où elle permet d’annihiler la contestation récurrente du pouvoir étatique car si le peuple est convaincu d’avoir réellement eu son mot à dire, la moindre des choses c’est d’avoir la sagesse d’attendre l’échéance du mandat qu’il confie à un responsable politique pour juger de l’utilité ou non de le reconduire. Mais encore faudrait-il que son choix soit effectif !

Néanmoins, tous ces éléments sont loin d’être des fruits d’un souhait ils résultent de l’action voire même souvent de la conquête comme dirait Auguste COMTE. Car se méprend éperdument le peuple qui pense que l’alternance démocratique, du simple fait qu’elle soit bien, se ferait toute seule sans lutte aucune.

  • L’alternance démocratique est loin d’être une question morale.

La morale se définit comme une bonne ou mauvaise action selon une considération propre à une société donnée. C’est dire à quel point la morale est quasiment subjective. Elle guide encore dans la société lorsqu’il s’agit des mœurs, mais elle n’est pas tout et il est des aspects de la société où elle est totalement inefficace et inaudible. Il en est ainsi de l’alternance démocratique.

Si la conservation du pouvoir doit être une quête, l’alternance quant à elle est une conquête. Ceux qui comptent conserver un pouvoir qui leur a été conféré par les citoyens doivent prouver en quoi ils ont mérité la confiance placée en eux, et dans quelle proportion ils ont tenu leurs engagements vis-à-vis de ces citoyens. Et en dernier lieu, ils doivent se conformer aux règles du jeu qui leur ont permis d’accéder aux responsabilités. Mais s’ils estiment que ces dites règles sont désuètes, ils peuvent proposer d’en changer, le cas échéant, la fiabilité de leur proposition ainsi que la légitimité de celle-ci aux yeux des citoyens impliquent qu’ils en soient des arbitres dans l’expérimentation des nouvelles règles et non des joueurs-arbitres. C’est une preuve de bonne volonté, d’impartialité et de hauteur d’Etat. C’est un minimum de bonne foi.

Et lorsque pour ces mêmes prétentions d’autres estiment incarner l’alternance démocratique, il ne suffit pas de le dire et de le chanter à chaque coin de rue. Il faut prouver en quoi, ils sont en mesure de changer la vie des gens une fois au pouvoir. Ceux-là même qui devraient, par leurs actions, leurs discours ainsi que leurs manières de fonctionner dans leurs propres instances politiques, montrer la rigueur dont ils font preuve. Mais ils naviguent dans un suicidaire fleuve de morale démocratique en se disant qu’il « nous faut une alternance parce que c’est bien !». Ces slogans ne suffisent pas, le peuple est désormais exigeant et il ne sera plus question de se laisser resplendir par des gens incapables de faire des propositions crédibles.

Prétendre prendre en charge la destinée de tout un peuple est suffisamment grave pour qu’on s’impose d’expliquer son programme de société et ce dans ses plus petits détails. Il en va de l’éclairage du choix du peuple.

En définitive, nous pensons, de manière subjective certes, mais pleinement assumée, qu’alterner c’est choisir, choisir c’est exclure, mais l’on ne peut exclure l’inadéquat et choisir l’adéquat que quand deux conditions sont réunies. Que ceux qui dirigent ou prétendent diriger soient en mesure de dire en quoi ils sont capables et méritent la confiance du peuple ; et que ceux à qui ils s’adressent (les citoyens) soient à leur tour en capacité de distinguer l’un par rapport à l’autre (l’adéquat et l’inadéquat). Et cette capacité ne peut être acquise que par l’enseignement et la formation. Une façon de dire que l’alternance démocratique est de loin empaquetée et conditionnée par la perspicacité du système éducatif, l’autre pied qui nous fait défaut pour que notre pays arrête de marcher avec des béquilles.  Il n’y a aucun autre chemin salvateur permettant de consacrer et de défendre la sacralité des principes et les symboles forts de l’Etat comme la Constitution, le vivre ensemble et le respect du point de vue d’autrui.

Diallo M. Hady, doctorant en droit économique, chroniqueur de Guinéenews©, à Paris, France

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