Archief

Categories

accro

Conakry by night : quand la jeunesse devient accro au pôdha, l’alcool et à la chicha

Depuis 2010, le pôdha, un genre musical traditionnel du Foutah joué avec de l’accordéon, connait une popularité grandissante. Considéré comme musique réservée aux grandes personnes, le pôdha est de nos jours très prisé par la jeune génération.  D’où la prolifération à Conakry et environs de centres de loisir dédiés au pôdha.

Sangoyah, Wakoré à la Cimenterie, Grands Moulins à Kagbelen ou encore chez Alpha VIP, plus connu sous le nom de Aldo, à Lambandji, sont entre autres des centres de loisir qui enregistrent un grand nombre de fans du pôdha.

Mais si dans certains de ces endroits, c’est seulement les samedis et dimanches qu’on y joue, chez Alpha VIP (Aldo), les spectacles sont livrés du lundi au dimanche. Et chaque jour est dédié à un artiste. Par exemple, tous les vendredis, c’est Lama Sidibé qui est à la vedette alors que les dimanches, c’est le Djèrè Foutah, un groupe de musique traditionnelle, qui est aux commandes. Ici, ce n’est pas un night club mais un plein-air où tous les spectateurs viennent habillés décemment. Pas de tenues extravagantes.

Les dimanches sont reconnus à Conakry comme une journée consacrée aux affaires sociales dont les mariages, les baptêmes ou les réunions de famille ou sèrès. Des femmes mariées profitent bien de ces cérémonies pour faire un tour à Aldo les dimanches. « Ici, les gens commencent à venir à 15h pour repartir à 18h, d’autres restent jusqu’aux environs de 21h », explique Halima.  Ces femmes se servent des multiples embouteillages qui se font à Conakry ce jour là pour justifier leur rentrée tardive à la maison.

« Moi, par exemple, tous les dimanches je suis là dès 15h. Mais plus tard, à 19h, je suis déjà chez moi », ajoute-t-elle, en souriant.

Au-delà de la musique que jouent les artistes du jour, il y a les animateurs qui tiennent en haleine les spectateurs avec des propos très amusants comme celui-ci : «il faut avoir pitié de nous. Donnez-nous un peu, puisque vous savez que bientôt notre patron Satan et nous seront au chômage… ». Référence faite à l’arrivée du mois saint de ramadan, période pendant laquelle le centre n’est pas ouvert. Egalement, des propos parfois malveillants sont tenus à l’endroit des religieux. Mais ici, nous ne sommes pas à la mosquée, dit-on.

Le pôdha, c’est aussi ce genre de musique qui peut faire perdre à quelqu’un assez d’argent. « Quand tu t’habitues au pôdha, tu deviens incontrôlable, puisqu’il sera difficile pour toi de manquer à une séance. Pire, quand l’artiste  fait tes éloges, tu donnes tout ce que tu as sans même t’en rendre compte », rapporte Mamadou, un apprenti chauffeur. Un jour, ajoute-t-il, il y a un chauffeur qui a participé à une soirée de pôdha. Quand on a commencé à parler de lui, nous confiés cet apprenti, il a offert tout l’argent qu’il avait sur lui. Pourtant, ce n’était pas son argent, puisqu’il n’avait pas encore présenté les recettes journalières à son patron

Ces centres de loisir sont aussi des lieux où la consommation de la chicha (pipe à eau d’origine persane utilisée principalement en Iran et dans le monde arabe pour fumer le tabac) et de l’alcool est courante.

Après avoir vidé, une, deux, trois, quatre boîtes de Guiness à moins d’une heure, Ousmane (Un prénom d’emprunt, ndlr) n’est plus maître de lui-même. Sous le double effet de l’alcool et de la musique, il se lève pour esquisser quelques pas de danse. Titubant dans tous les sens et d’une voix devenue rauque et incertaine, annonce au premier venu son état d’ivresse. Malgré tout, il ne peut s’empêcher de commander de la chicha, devenue très prisée en Guinée ces dernières années.

De très jeunes filles vident, sans gêne, plusieurs boîtes de Flag, 33 Sport, Guiness ou Gody’s. Assises autour d’une table, elles fument la chicha dont les fumées gênent parfois les non-fumeurs.

Comment ces filles apprennent à boire de l’alcool ? C’est bien sûr le fait de sortir avec un monsieur buveur. Sous une tente, un jeune tente de convaincre sa petite amie de moins d’une quinzaine d’années de prendre une boite de flag, mais celle-ci oppose un niet catégorique et demande du lait frais.

Quant à Houssainatou, c’est elle-même qui a demandé à son compagnon de lui acheter ce qu’il boit puisqu’elle n’allait plus prendre du XXL. Une fois, deux fois, elle est devenue accro de la bière. Dans les bars ou centres de loisir, ce sont des jeunes filles qui sont des servantes. Chacun, selon sa commande. Les parents de la plupart de ces filles ignorent l’activité qu’elles exercent la nuit.

S’agissant du pôdha en vogue actuellement, nous avons rencontré un opérateur culturel qui a fêté ses 25 ans de carrière en 2016. Mamadou Maz Diallo est le président du collectif des artistes émérites du Foutah (CAEF). Il explique ce que c’est que le pôdha: «le pôdha fait partie des genres musicaux de Fouta Djallon, toute la musique pastorale n’est pas du pôdha. Le pôdha proprement dit est un genre musical tiré de l’accordéon. Comme on le dit en pular, pôdha, c’est un instrument qu’on tire, un instrument à vent mais qui est tiré. »

Les origines du pôdha remontent du temps colonial, nous dit-il : « c’est au temps colonial qu’Alseiny Accordéon de Dara Ketchoun, qui avait côtoyé les Blancs, a appris à jouer l’accordéon après l’avoir vu avec le Blanc. Il jouait ça sur note et au fil du temps il utilisait cet accordéon, quelques caisses claires, des tambourettes. Il jouait de la musique classique de parade militaire. Cela se passait à Dakar, au Sénégal.»

Comment le Pôdha s’est développé en Guinée

 «Il y a la musique traditionnelle haali pular (pularophone) qu’on appelle le rythme djah qu’on joue avec un djembé en basse, un autre en accompagnement et solo en plus des wassakoumbas. Donc, une fois de retour en Guinée, il a essayé d’adapter ce genre de musique avec les jeux de l’accordéon. Il a réussi à faire ce petit métissage. Au lieu d’utiliser les wassakoumbas, il a fabriqué des castagnettes traditionnelles, c’est-à-dire des boîtes fermées avec des graines à l’intérieur, plus les deux djembés. Il utilisait l’accordéon pour faire l’orchestration. Donc, c’était ce petit ensemble traditionnel qu’il a fondé. Et avec le rythme djah plus l’accordéon, il a pu le métisser et former le kourou mbabha. Le kourou mbabha, c’est le rythme-même du pôdha. Partout on joue du pôdha. C’est soit avec l’accordéon ou bien les claviers à sonorité d’accordéon, parce que les claviers contiennent plusieurs sonorités.»

Selon Mamadou Maz Diallo avant de mourir, Alsény Accordéon avait légué son savoir à d’autres. «Alsény Accordéon a eu des disciples comme Diamant Barry Mody Koumba, Saïdou Doumbouya (le père de Petit Yéro), Koto Gallé Koubi Mélikansa. Ces trois là aussi ont eu des disciples», a-t-il expliqué

Même si le pôdha est actuellement très convoité à Conakry, il se joue principalement dans certaines contrées du Foutah: «cette musique est basée où ? Elle est basée à cheval entre Dalaba, Pita, Koïn (Tougué) et un peu Labé. C’est-à-dire de Dara Ketchoun, Bantighel, Kankalabé, un peu à Noussy, Diawoyah. Donc, tous ceux qui pratiquent ce genre musical ont évolué dans ces zones là. »

Mouctar Paraya Baldé, plus connu sous le nom de ‘’Mick Paraya’’ est le précurseur du pôdha actuel qu’il a réussi à développer avec le clavier.

En tout ce que nous confirme Maz Diallo : «c’est Mick Paraya qui a développé le pôdha avec le clavier. Mais, lui, il a fait un zouk pular avec le clavier. Maintenant, comme tout le monde puise dans le répertoire foutanien, ils sont plus axés sur le pôdha. Parce que les sonorités qu’ils sortent généralement des claviers, c’est le rythme de l’accordéon

La jeune génération considère que les grands artistes émérites du Foutah, notamment Lama Sidibé et Binta Laly Sow, jouent du pôdha. Mais le président du CAEF soutient, lui, le contraire. «Ce qui me fait mal, c’est quand j’entends les gens dire qu’ils vont chez Lama Sidibé parce que c’est du pôdha. Mais Lama Sidibé ne fait pas du pôdha. Il fait du Djawiirè, autrement dit darô hiira (littéralement, veiller arrêté). Binta Laly ne fait pas du pôdha, mais  du Rock ‘n’ roll et du Kwaito

Auparavant, ce genre musical était considéré comme musique des personnes en âge avancés. Mais de nos jours, il a fini par enrôler la jeune génération. Mamadou Maz Diallo trouve les raisons de ce regain d’intérêt : « le pôdha est devenu très convoité par la nouvelle génération parce que d’abord il est très dansant. C’est une ambiance facile et puis il y a de la mélodie. C’est le kourou mbabha là qui a mis le vrai tempo dans la musique pular. Alors que les autres genres ne sont pas des rythmes stables.»

Cet article Conakry by night : quand la jeunesse devient accro au pôdha, l’alcool et à la chicha est apparu en premier sur Guinéenews.