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Abdoulaye Yero Baldé

Le ministre Yéro Baldé : « Notre rêve est que l’éducation en Guinée soit l’une des meilleures en Afrique ».

Dans la deuxième partie de notre entretien, le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, Abdoulaye Yero Baldé, visiblement à l’aise dans ses dossiers, aborde, sans langue de bois, les remous dans les universités privées, la non-orientation des étudiants dans le privé et en médecine, les perspectives de son département dans l’avenir et la vie sous pression du ministre.

« Nous allons continuer toujours les réformes, comme je l’ai dit notre objectif, c’est de faire en sorte que l’éducation en Guinée dans son ensemble soit l’une des meilleures en Afrique », a-t-il martelé.

Guinéenews : la question brûlante de l’actualité, c’est le bras de fer qui existe entre votre département et les universités privées. Concrètement, quel est le nœud du problème ? Ensuite, pourquoi avez-vous décidé de mettre fin à l’orientation des étudiants vers le privé ?

Abdoulaye Yero Baldé : écoutez, pour moi je ne parle pas de bras de fer. Ce qu’on fait est normal et logique. L’État dépense énormément d’argent pour l’enseignement supérieur bien que cela soit globalement faible par rapport aux pays de la sous- région, par rapport même au budget national. Parce que tous les trois secteurs de l’éducation réunis, c’est à peu près 15 à 16 pour % du budget. Il y a eu un effort parce qu’avant l’arrivée du président au pouvoir, je crois qu’on était aux alentours de 5%. Donc 16%, c’est beaucoup. Mais nous avons aussi le devoir en tant que responsable de ce département de voir où va l’argent de l’État ? Est-ce qu’il est utilisé rationnellement ? Il y a tellement de besoins qu’on ne peut pas dépenser sans savoir exactement comment on dépense, d’où la qualité de la dépense. Il faut s’assurer que le peu qu’on reçoit soit bien dépensé avant de tendre la main à l’État et dire qu’il faut l’augmenter. Donc, ce que nous avons essayé de faire. D’abord, il faut contrôler les effectifs puisqu’on ne comprenait pas que chaque année, ça augmente c’est des ressources, c’est des saignées pour l’État. Donc, c’est pour cela nous avons entamé le recensement biométrique pour connaitre exactement le nombre des étudiants. Ce n’est pas fait contre quelqu’un mais c’est pour rationaliser les dépenses et mieux les orienter. C’est tout ce que nous avons fait. Ça ne plait pas à certains je ne sais pas pourquoi ? Il y a des intérêts en jeu, mais nous c’est un travail que nous faisons et que nous allons continuer chaque année. Tous les nouveaux entrants vont être biométrisés pour s’assurer qu’ils sont effectivement étudiants. C’est comme ça qu’on peut améliorer la qualité aussi. Comme je le dis sur le plan pédagogique si vous ne connaissez pas le nombre de vos étudiants, vous ne pouvez pas faire de planification à long terme et répondre aux besoins de notre économie, de notre société.

 

Guinéenews : nous avons parcouru le rapport de la commission nationale de réflexion sur l’éducation. Dans un passage, nous avons constaté, par exemple, qu’un montant colossal est décaissé pour scolariser 21% des étudiants des universités privées, soit à peu près le même montant pour scolariser sensiblement 79% des étudiants des universités publiques.

Abdoulaye Yero Baldé : vous avez vu déjà le déséquilibre. Maintenant, nous sommes montés à 1 450 milliards au premier trimestre 2017. Et depuis 2014, les subventions faites aux universités privées sont supérieures à celle faites aux universités publiques. Il y a quelque chose qui ne va pas. Cela est d’autant vrai que les effectifs ne sont pas les même. Il y a plus d’étudiants dans le public que dans le privé. Donc vous-même, vous posez cette question, qu’est ce qui se passe? C’est de notre devoir de faire le travail nécessaire pour qu’il y ait la transparence dans la gestion des ressources qui sont affectés au ministère de l’enseignement supérieur en particulier et au ministère de l’éducation en général. C’est que ça ne plait pas à beaucoup de gens mais nous faisons simplement notre travail.

Guinéenews : depuis deux ans, aucun étudiant n’est orienté médecine, expliquez- nous les raisons ?

Abdoulaye Yero Baldé : voulez-vous se faire soigner par un bon médecin ou par un mauvais médecin ? Je vous laisse les soins de répondre à ma question. C’est simple, allez- y à la faculté de médecine, allez voir les équipements, les bâtiments, les laboratoires et si vous pourrez être capable de former quelqu’un dans ces conditions je vous tire mon chapeau. Mais vous allez créer beaucoup de criminels. Une de vos collègues a perdu la vie dans les mains de médecins clandestins. Nous devons assainir le secteur. Les reformes sont dures mais il faut voir à terme à quoi nous allons aboutir. Nous voulons d’ici dix ans, que nous ayons l’une des meilleures facultés de médecine en Afrique, c’est notre objectif et pour cela, nous avons entrepris la réforme du système de formation en santé avec la collaboration de l’OMS qui nous a financé l’étude de faisabilité.

Le rapport final vient de sortir, l’appui du Japon également et nous travaillons avec le ministère de la santé tous ceux qui sont concernés pour que très rapidement on puisse avoir une faculté de médecine digne de nom. Là il s’agit de la vie des personnes, ce n’est pas de l’économie qu’on est en train de faire, mais c’est la vie et tout le monde se plaint aujourd’hui que nos hôpitaux sont des mouroirs. Mais qui soigne ? C’est celui qui a été formé, mais s’il est mal formé comment va-t-il soigner ? Donc c’est une question très logique, on forme quand on peut quand on ne peut pas former il ne faut pas le faire. Je vous donne un exemple. Je rentre d’une visite en Tunisie où nous avions une rencontre avec mon collègue de l’enseignement supérieur et la ministre de la santé de Tunisie. Quand je lui ai dit que nous avons plus de trois mille étudiants en médecine, ils se sont pris la tête. Proportionnellement à des pays très peuplés, nous formons plus en médecine mais c’est sur du faux que nous formons il faut que je vous le dise franchement, on ne forme pas bien en médecine. Ce sont ceux qui se battent pour aller à l’étranger qui se forment bien. Avant, on formait bien en médecine mais depuis des décennies la qualité de la formation ne fait que baisser. On n’a même pas d’équipements, de laboratoires pour former les gens. Donc, c’est pour cette raison qu’on a fermé jusqu’à ce qu’on finisse la réforme qui est entamée et je pense que dans les années à venir, ce sera fait.

Guinéenews : si vous décidez d’un coup de ne pas orienter les étudiants vers les universités privées, cette année, avez-vous les classes suffisantes pour accueillir tous les nouveaux bacheliers ?

Abdoulaye Yero Baldé : faites simplement le calcul. L’année dernière, il y a eu 36 mille étudiants admis au baccalauréat, dont 16 mile réellement au fond parce que ce sont 16 mille bacheliers, qui ont eu 10 de moyenne effectivement au baccalauréat. Les 20 mille autres ont été repêchés grâce aux notes de classes, vous savez souvent comment ça se passe dans notre pays, le marchandage des notes. Et nous avons orienté 31 mille étudiants sur les 36 milles dans le public dont 27 000 dans le supérieur et 4 000, si j’ai bonne mémoire dans l’enseignement technique. Bon, nous avons un stock de 31 000 à peu près, cette année, nous avons 23 000 admis. Donc, nous avons encore près de 7 000 places disponibles puisqu’on a pu absorber tous les étudiants admis, l’année dernière dans les universités publiques les 31 000 que nous avons envoyés sans problème.

Guinéenews : n’y aura-t-il pas des effectifs pléthoriques dans les amphithéâtres?  

Abdoulaye Yero Baldé : en quoi ? Parce que chaque année, il y a des étudiants qui sortent, d’autres, qui rentrent. Donc, si on a pu orienter 27 000 ou 31 000 dans le public pourquoi on ne peut pas orienter 23 mille puisque les gens avancent donc il y a des places qui se libèrent. Il n’y a pas d’effectifs pléthoriques à ce niveau. L’année dernière on avait envoyé plus de 7 000 étudiants à l’Université de Sonfonia cette année c’est 4 000 étudiants et quelques seulement on envoie à Sonfonia. Kankan la même chose chaque université publique a vu ses effectifs baisser à cause du nombre des bacheliers admis. Il y a l’enseignement technique qui reçoit aussi des admis. Donc, on envoie à peu près 18 ou 19 000 dans le public, le reste c’est dans l’enseignement technique.

Guinéenews : Dites- nous alors quel est le sort des étudiants qui ont déjà commencé leur cursus dans les universités privés ?

Abdoulaye Yero Baldé : ils continuent leur formation. Non, non et non ils continuent toujours ceux qui vont passer en deuxième année ils restent dans le privé. On parle des nouveaux bacheliers, seuls les nouveaux bacheliers mais tous ceux qui sont dans le privé, on continuera de payer leur formation, l’État va continuer à payer, on ne les sortira pas. Qui vous a dit qu’on les fera sortir ?

Guinéenews: c’est une inquiétude.

Abdoulaye Yero Baldé : non, vous aussi, on ne peut pas les faire sortir ce ne serait pas normal. On n’est pas là pour faire du tort à quelqu’un. Il reste dans le privé ils continuent leur scolarité et l’État va continuer à payer.

Guinéenews: Justement par rapport à la non- orientation des étudiants dans les universités privée, le député Ousmane Kaba affirme que l’État risque de perdre 600 emplois. Que répondez-vous à cette affirmation ?

Abdoulaye Yero Baldé : l’État n’a rien à perdre. Je ne sais pas qu’est-ce qu’on va perdre parce que les enseignants du privé la majorité viennent du public. Donc, au contraire nous nous allons renforcer chez nous ils vont plus rester au public pour enseigner parce que beaucoup allaient enseigner au privé au détriment du public. Dans cette logique, ils reviennent normalement enseigner donc je ne vois pas là où il y a une perte globalement en terme de chômage non. Les enseignants sont payés par l’État. L’État payait non seulement pour les étudiants qui sont orientés dans le privé, mais aussi il perdait puisque les enseignants allaient dans le privé au détriment du public alors qu’ils sont payés toujours par la fonction publique.

Guinéénews: l’ancien ministre Papa Koly Kourouma estime également que l’État devait soutenir l’enseignement privé au lieu de le tuer. Que pensez-vous de cette accusation ?

Abdoulaye Yero Baldé : Mais l’État a toujours soutenu le privé sinon le privé n’aurait pas existé. Mais si l’État peut accueillir ses étudiants, on dit enseignement privé, le privé c’est quoi? Tu cherches tes clients, il ne faut pas compter sur un seul client. Moi je ne comprends pas cette logique-là, on se dit qu’on est libéral mais on s’agrippe à l’État je ne comprends pas. Moi quand j’ai ma boutique celui qui veut il vient faire ses achats, celui qui veut, il ne fait pas ses achats chez moi. On ne force personne à venir faire ses achats. Donc, je ne vois pas où est le problème. Si quelqu’un veut venir faire de la publicité s’il veut il vient à Guinéenews mais vous ne forcerez personne à venir communiquer chez vous. Bon, c’est la même chose, c’est le privé. On n’est pas contre le privé, tout le cadre a été créé pour que le privé existe, si on était contre on supprimait c’est tout mais on n’est pas contre.

Guinéenews : concrètement dites- nous qu’est- ce qui vous a poussé  à refuser d’orienter les étudiants dans les universités privées cette année? Est-ce la qualité de l’enseignement ?

Abdoulaye Yero Baldé : Je l’ai dit et le répète encore… On a les capacités d’accueillir nos étudiants, pourquoi envoyer ailleurs ? Mettez-vous dans votre propre famille vous pouvez loger votre enfant chez vous pourquoi vous allez louer une maison quelque part pour le loger là-bas? Est-ce que cela a un sens ? Voilà.

Guinéenews: est ce qu’il y a une possibilité pour les étudiants qui ne veulent pas aller au public de s’inscrire au privé?  

Abdoulaye Yero Baldé : Ils vont à leurs frais ils payent c’est tout. Ils ne sont pas obligés de venir dans le public. L’année dernière certains ne sont pas venus dans le public pourtant ils étaient orientés dans le public mais ils ont préféré aller dans le privé, après, ils ont cherché à revenir dans le public on leur a dit : pas question.

Guinéenews: quelles sont vos perspectives dans les prochaines années ?

Abdoulaye Yero Baldé : Nous allons continuer toujours ces réformes, comme je l’ai dit l’objectif c’est de faire en sorte que la Guinée, l’éducation en Guinée dans son ensemble soit l’une des meilleures en Afrique. Que les gens viennent étudier chez nous, que les guinéens se sentent à l’aise pour étudier chez eux et que tout le monde ait accès à une formation de qualité. C’est l’objectif et la qualité ça ne s’arrête pas dans le temps c’est tout le temps. Renouveler les programmes, la pédagogie, avoir les infrastructures construire et entretenir, anticiper que la population guinéenne est croissante donc dans quelques années encore les problèmes d’effectifs vont se poser donc il faut travailler sur l’aspect pédagogie et l’assurance qualité vont continuer. Et nous espérons aussi qu’à terme les entreprises que çà soit du secteur privé vont massivement recruter en Guinée parce que nous voulons assurer cette formation qui doit répondre au marché de l’emploi.

Guinéenews: la recherche scientifique est considérée comme le parent pauvre de votre département depuis plusieurs années. Que faites-vous concrètement pour renverser la tendance ?

Abdoulaye Yero Baldé : tout à fait, vous avez raison, nous espérons augmenter fortement le budget de la recherche parce qu’il y a un gros potentiel si vous voyez le centre de recherche sur les plantes médicinales de Dubréka qui a mis au point des produits de très bonnes qualités à base de plantes qui sont même reconnus à l’étranger et ce centre a plusieurs brevets déjà accepté en France on peut le voir en ligne. Nous avons aussi à Faranah la recherche se poursuit très bien sur le type de riz de qualité mais ce n’est pas suffisant. Il faut mettre un budget conséquent et recruter des chercheurs de hauts niveau pour assurer un meilleurs devenir à ce secteur qui a été délaissé pendant longtemps. Et je pense que dans ce cadre- là je ferai l’effort nécessaire avec le gouvernement pour qu’on accorde beaucoup plus de crédits à ce secteur. D’ailleurs nous sommes même en train de faire une reforme même du système de recherche parce que tel qu’il est actuellement il ne répond plus au besoin du monde moderne  et nous sommes en train de travailler sur les textes nécessaires pour faire une reforme totale du système de la recherche scientifique.

Guinéenews: vous avez engagé des reformes dans le cadre du payement des bourses d’entretiens des étudiants où en êtes- vous ?

Abdoulaye Yero Baldé : après la biométrie, les cartes ont été imprimées mais nous attendons d’avoir tous les équipements nécessaires j’espère que le budget va nous accompagner nous allons trouver un mécanisme peut être à travers les inscriptions pour acquérir cet équipement. En fait, l’étudiant va recevoir directement sa bourse sur sa carte. Parce que le système tel qu’il est aujourd’hui n’est pas efficient, il y a beaucoup de déperditions. Donc, une fois qu’il a sa carte il pourra aller même à un kiosque c’est-à-dire ça peut créer même des emplois pas seulement au niveau des banques on peut aller retirer l’argent dans une banque ou même chez un boutiquier et mettre sa carte mais il faut qu’il mette son empreinte digitale. Donc ça nous permet de savoir qui a reçu l’argent d’une part. D’autre part, ça nous permet aussi de contrôler les effectifs. Trois enfin, ça crée des activités un peu partout autour des universités. Les gens peuvent avoir même les stations ou les kiosques Orange Money.

 

Gunéenews : n’y a-t-il pas un risque de payer un étudiant qui ne viendrait pas à l’école avec sa carte biométrique ?

Abdoulaye Yero Baldé : c’est ce que je vous dis. Là maintenant c’est aux responsables des établissements de nous faire remonter l’information. Je suis sûr que 99 % des étudiants vont en classe, mais ceux qui ne vont pas en classe, c’est une question de conscience, de responsabilité quand on est étudiant on devient déjà très responsable. Il y a ce risque mais on ne peut pas tout faire bien à cent pour cent. Mis l’essentiel déjà, ça nous permet de mieux contrôler les circuits et les fonds.

Guinéenews : question indiscrète, la vie de ministre est-elle facile ou pas ?

Abdoulaye Yero Baldé : c’est une vie sous pression, je le dis. (Il rit aux éclats). Vous êtes constamment sous pression, vous dormez très peu.

Guinéenews: nous le disons parce que tout le monde veut être ministre en Guinée.

Abdoulaye Yero Baldé : justement, ce serait bien. Vous avez raison, les gens ne voient que peut être l’aspect ministre mais c’est beaucoup de boulot et vous dormez très peu, les gens souvent ils ne comprennent pas mais vous avez accepté de le faire ce n’est pas facile mais exaltant dans le sens où vous pensez que vous contribuez au développement de votre propre pays.

Entretien réalisé par Dalanda, Le Sérum, Alhassane et Abdoulaye   

 

 

Grand Entretien : le ministre Yero Baldé à cœur ouvert sur ses réformes (1ère Partie)

Après le porte-parole du gouvernement, Damantang Albert Camara, son homologue de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique a effectué une visite de courtoisie, sur notre invitation, bien entendu, dans les nouveaux locaux de la rédaction de Guinéenews. Une belle occasion pour parler de ses actions. 

Visiblement à l’aise dans ses dossiers, le ministre Abdoulaye Yero Baldé a évoqué, En quarante minutes, les reformes qu’ils a engagées vingt mois depuis sa nomination.

Pour peu qu’il soit soutenu, ces réformes peuvent porter des fruits demain, si elles sont menées à terme, puisque concernant la gouvernance du système éducatif jugé très malade par le Chef de l’Etat lui-même, puis la gestion financière, la qualification du personnel, la gouvernance pédagogique et enfin la construction des infrastructures.

 

Guinéenews : Depuis vingt mois, vous êtes le ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Succinctement, quel bilan pourriez-vous dresser ?

Abdoulaye Yero Baldé : le mot bilan couvre plusieurs aspects. Il est difficile de dresser son propre bilan, mais on peut y aller. Personnellement, je le vois plutôt dans le sens du jugement qu’on peut se faire soi-même. Dans ce cas,  je vous laisse les soins de le faire.

Mais depuis que nous sommes aux affaires, nous avons entamé assez de réformes qui concernent aussi la gouvernance du système éducatif, la gouvernance financière mais aussi la gouvernance pédagogique. Sans oublier la question des infrastructures, la question des équipements et la question de la formation des formateurs.

 

Guinéenews : nous parlerons de ces réformes tout à l’heure.

Abdoulaye Yéro Baldé : d’accord. Vous savez, quand vous venez à un poste, il faut d’abord savoir ce qui existe. Et l’existent n’est pas reluisant, bien que mes prédécesseurs ont fait assez d’efforts, mais vous savez que le secteur de l’éducation, comme l’a dit le président [de la République], est malade. Et cela date de plusieurs décennies. Donc, pour faire des résultats, il faut beaucoup travailler. Nous avons pu, dans un premier temps, assurer la biométrie pour déjà maîtriser les effectifs des étudiants et des enseignants, parce que si vous voulez bien établir les classes pédagogiques, vous devez savoir quel est le personnel dont vous disposez et quel est le nombre de vos étudiants. Ceci pour définir un cadre physique. Ensuite, il faut savoir combien de personnes ? Quel type de laboratoire qu’il faut, etc. ? Sur le plan financier, vous savez que, comparé à certains secteurs, l’enseignement reçoit assez de subventions de l’État. Là également, il faut savoir où vont ces subventions. Donc la biométrie, d’une part, nous permet d’assainir la situation financière du secteur de l’éducation pour mieux utiliser les ressources disponibles de façon rationnelle. D’autre part, nous avons commencé à améliorer les infrastructures, notamment à l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry et à Labé.

Nous avons aussi le projet de construction de quatre universités, notamment à Sonfonia, Labé, Kankan et N’Zérékoré. Mais on ira par étape. Peut-être que nous allons commencer par l’université, parce que quand vous allez dans nos universités, l’état des infrastructures est déplorable. Ça ne ressemble pas à des universités, en tout cas à des lieux où on vient apprendre le savoir. Les équipements aussi. Vous savez que nos laboratoires ne sont pas équipés depuis plusieurs décennies maintenant. Vous allez à la faculté de Médecine, il n’y en a pas. Donc, en tant que responsable, nous avons le souci de faire en sorte que la formation que nous voulons donner à nos étudiants, à nos enfants, soit une formation de qualité. Nous sommes en train de travailler sur ces aspects. Il y a eu quelques améliorations. Il y a surtout le problème fondamental : les formateurs.

Aujourd’hui, nous avons moins de 10% du corps professoral dont le grade académique est de rang magistral. C’est faible pour un pays si on veut assurer la qualité. Donc, nous mettons l’accent sur la formation des formateurs et nous sommes en train de dégager les budgets pour assurer cette formation. Nous avons aussi des partenariats que nous sommes en train de nouer. Les derniers, c’est avec Polytechnique de Paris. Nous avons organisé un concours d’entrée à des classes préparatoires à l’école polytechnique de Yamoussoukro (Côte d’Ivoire) en attendant d’ouvrir les nôtres en Guinée avec l’aide de Polytechnique de Paris. Nous avons vingt-et-un admis. Au niveau des ingénieurs, nous avons eu huit admis. C’est le plus gros score de la sous-région.

 


Guinéenews : à quoi servent ces partenariats dont vous parlez ?

Abdoulaye Yero Baldé : Grâce à ces partenariats, nous pouvons envoyer nos étudiants dans des écoles d’élite. Nous venons aussi de signer avec le ministère de l’enseignement supérieur de Tunisie pour la coopération.  Bientôt, nous allons signer avec le ministère de l’enseignement supérieur de Russie pour renforcer la coopération dans le domaine de l’éducation. Il y a plusieurs accords, surtout des accords intra-universitaires. Nous avons également avec des universités en Europe et en Chine. La même chose pour Sonfonia, Faranah et d’autres, que ce soit Dalaba ou Mamou. Il y a des coopérations entre les différentes universités. En termes de bilan, c’est trop tôt pour se prononcer, mais il y a des avancées. Et cette année, vous savez aussi que la sélection au baccalauréat a été beaucoup plus sérieuse. Nous pensons qu’on va pouvoir mieux encadre les étudiants et les accompagner dans leurs études.

 

Guinéenews : vous êtes prudents mais dites-nous, en peu de mots, quelles sont les réformes que vous avez initiées pour améliorer l’enseignement universitaire guinéen ?

Abdoulaye Yero Baldé : je le dis et le répète encore, après vingt mois aux affaires, il est trop tôt de parler de bilan parce que les réformes prennent du temps pour porter des fruits. Je vous parle des réformes que nous sommes en train de mener pour arriver à l’objectif final. Celui d’assurer une formation de qualité aux enfants guinéens pour que, dans ce secteur, la Guinée puisse assurer l’essentiel, parce que, disons-le clair et net, sans une éducation de qualité, il n’y a pas de développement. C’est une vérité universelle. Un enseignant sud-africain a dit à peu près ceci : « pour détruire un pays, vous n’avez pas besoin des bombes mais, il faut plutôt détruire l’éducation de ce pays ». Donc, nous devons éviter de détruire notre pays. Pour l’éviter, nous devons améliorer la formation dans notre pays.

 

Guinéenews : est-ce la principale motivation de votre dernière décision relative à la revue à la hausse du salaire de vos enseignants ?

Abdoulaye Yéro Baldé : Ce ne sont pas des salaires, comprenons-nous bien. Parce que les salaires ne dépendent pas de nous, mais de l’État. Nous ne pouvons pas augmenter des salaires. Ce sont des primes.

 

Guinéenews : d’accord, des primes. C’est quoi l’idée ?

Abdoulaye Yero Baldé : Tout à l’heure, vous avez demandé ce qu’on fait pour améliorer la qualité de l’éducation. Je vous ai répondu que nous manquons des professeurs de rang magistral. Donc, pour attirer les meilleurs dans l’enseignement, il faut aussi créer des meilleures conditions de vie et de travail. Ça fait partie aussi de notre feuille de route. Pour cela, nous avons jugé nécessaire d’améliorer, avec l’accord du ministère de l’Économie, les primes de fonctions mensuelles. Parce que les conditions de vie de nos professeurs, en tout cas les conditions de rémunération globale, je ne parle pas des salaires, sont très difficiles. Donc, le secteur n’attire pas. Vous-même, vous entendez certains dire : « pour le moment je ne travaille pas, mais j’enseigne quelque part. » On veut sortir de ce cercle vicieux. Pour cela, il faut mettre les moyens pour attirer les meilleurs dans l’enseignement. D’ailleurs, nous avons reçu tellement d’offres que je pense que les années à venir les choses pourront changer.

 

Guinéenews : vous parlez de l’amélioration des conditions de vie de nos enseignants, c’est bien, mais il y a aussi la question des infrastructures. Récemment, vous avez annoncé la construction de quatre universités pour 350 millions de dollars. Alors, l’opinion se demande : d’où viennent ces fonds ? Est-ce la construction de nouvelles universités ? Est-ce une extension ou encore une rénovation ?

Abdoulaye Yero Baldé : Il y a une mission du gouvernement qui revient de la Chine. On va attendre qu’il nous fasse la restitution des retombées de sa mission. Mais je pense que la construction de ces universités fait partie du package que la Guinée va recevoir de la Chine.



Guinéenews : vous parlez des fameux vingt milliards de dollars ?

Abdoulaye Yero Baldé : Oui, les 20 milliards de dollars. Mais nous allons commencer pour le moment par une université. Je vous ai dit que nos universités n’ont pas le visage d’université. Si vous prenez l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry, au début, elle représentait l’université, mais au fil du temps, les infrastructures se sont dégradées. D’ailleurs, il y a des constructions en cours. Si vous prenez l’Université de Sonfonia, c’était une ferme avant que ce ne soit une baraque  de la police. Si vous prenez l’Université de Kankan c’était un hôpital. Le centre universitaire de Labé, c’est carrément la brousse. Et le centre universitaire de N’Zérékoré, c’était une ancienne base vide. Est-ce que vous pensez que sincèrement dans ces conditions, on peut bien former nos enfants ? Donc, pour construire, il faut carrément les reconstruire. Je pense que nous allons commencer par une université et chaque année continuer par l’amélioration des infrastructures de notre système d’enseignement supérieur.

 

Guinéenews : si nous vous suivons bien, il s’agit d’agrandir l’existant ?

Abdoulaye Yéro Baldé : Si vous prenez l’état des lieux, il faut détruire. Il faut reconstruire de nouveau pratiquement. Vous avez visité nos universités ? A part Sonfonia, vous avez visité à l’intérieur […] ? Vous avez vu ce que ça représente ? Moi, j’ai reçu plusieurs délégations étrangères et souvent j’ai un peu honte, en tant que Guinéen. Donc, il faut changer cela, parce que c’est le temple du savoir. Il faut créer les conditions minimales. Je ne dis pas qu’il faut des buildings luxueux, mais il faut un minimum de cadre de travail adéquat.

 

Guinéenews : Donc, en terme clair, il s’agit de construire des nouveaux bâtiments avant de procéder à la destruction de l’existant ?

Abdoulaye Yéro Baldé : Bien sûr que ce sont des nouveaux bâtiments que nous allons construire avant de détruire les autres.  Sinon on n’a pas où mettre les étudiants.

 

Guinéenews : vous envisagez d’agrandir les universités existantes, c’est bien. Mais le hic, c’est le vieillissement du corps professoral ? Avez-vous un plan B en rajeunissant, par exemple, l’effectif des enseignants ?

Abdoulaye Yero Baldé : Le rajeunissement nous amène à former ceux qui sont en place. Nous n’allons pas les rejeter. C’est une situation que nous avons trouvée. Nous devons la gérer avec tact. Nous avons l’obligation de les former à un niveau beaucoup plus élevé, mais ça n’empêche que nous allons aussi faire appel à des enseignants aussi bien guinéens qui ont les capacités qu’étrangers. D’ailleurs il y a des enseignants russes qui sont ici et avec la Tunisie nous comptons faire venir des enseignants en attendant que nous finissions de former ceux qui doivent aller au doctorat.

 

Guinéenews : vous avez parlé des formateurs et du cadre d’accueil, il reste à présent nos diplômes. Nos diplômes ne sont pas reconnus à l’international à l’image de ceux du Sénégal ou du Maroc ?

Abdoulaye Yéro Baldé : Tout cela découle de votre question du début. La qualité de la formation. Il faut que nous assurions une meilleure qualité de la formation. Donc, ça passe à la fois par la qualité des formateurs,  par la qualité de nos infrastructures, par la qualité de nos équipements, par la qualité des laboratoires, par la qualité des travaux dirigés, et aussi par la qualité de l’environnement dans lequel nous sommes. Donc, pour que nos diplômes soient reconnus, il faut qu’ils soient de qualité. D’ailleurs, je vous donne un exemple. Il y a un programme africain pour la formation de dix mille codeurs dans les sciences et technologies. Des pays comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Kenya, ont été retenus mais la Guinée, non. Tout simplement parce que nous ne remplissons pas les conditions.

Donc, il faut que nous mettions les moyens pour assurer une formation de qualité à nos enfants. Et ça implique tout ce dont je vous ai parlé, y compris la gouvernance de nos institutions. D’ailleurs l’Agence nationale d’assurance qualité (ANAQ), côté d’assurance qualité, a été créée dans ce sens.


Guinéenews : aujourd’hui, les nouvelles technologies de l’information sont en vogue. En Afrique, le Rwanda est un modèle. Qu’attendez-vous pour créer un centre d’informatique d’excellence ?

Abdoulaye Yero Baldé : Chaque chose a son temps. Déjà, il faut nettoyer la cour. Elle est très sale. Après, on pourra voir où installer telle infrastructure ou pas. Vous avez raison, nous devons aller vers l’excellence. Ça fait partie de notre plan, mais allons étape par étape. Et ça demande assez de moyens. Je suis d’accord avec vous qu’il faut qu’on y aille, pas seulement dans le domaine de l’informatique, mais dans tous les secteurs d’avenir, parce que nous avons des atouts.

 

Guinéenews : aujourd’hui, tout élève rêverait de faire l’université. Sauf qu’il y a une inadéquation entre la formation universitaire et les besoins du marché de l’emploi. Que faites-vous pour changer la donne ?

Abdoulaye Yero Baldé : L’inadéquation entre la formation et l’emploi, nous l’avons dit très tôt. Ça fait partie de notre programme. Revoir les programmes de formation pour les adapter au besoin non seulement du secteur privé, mais aussi du secteur public, parce que les étudiants qui sortent de l’université même quand ils viennent du secteur public, leur profil ne correspond pas à la formation demandée. Donc, nous sommes en train de travailler sur les programmes. L’ANAQ aussi, c’est l’un des rôles de cette autorité d’assurance qualité pour s’assurer que les normes, les référentiels soient respectés et que la formation donnée corresponde à un besoin dans le monde extérieur. Nous avons justement avec le secteur privé pour voir dans quelles mesures, il peut contribuer à améliorer nos programmes de formation pour les adapter avec leurs  besoins. Dans nos discussions avec le secteur privé, ils nous ont dit que des emplois sont disponibles, mais la formation ne répond pas dans tous les domaines, que ce soit dans le domaine industriel ou celui de la finance.

D’ailleurs, la Société générale des banques de Guinée vient de signer avec l’Université Général Lansana Conté pour accompagner la faculté d’économie et des finances dans la formation des étudiants et ensuite ils vont les recruter.

 

Guinéenews : nous sommes à la fin de la première partie de notre entretien. Avant d’attaquer votre bras de fer avec les universités, y a-t-il un autre point majeur que nous avons oublié et qui vous tient à cœur ?

Abdoulaye Yero Baldé : dans une interview de ce type, on ne peut pas se rappeler de tout, mais l’idée essentielle c’est que tout ce que nous faisons; aujourd’hui, comme réformes c’est de donner une éducation de qualité à nos enfants. Je pense qu’en tant que parents d’élèves, nous souhaitons tous que nos enfants aient une éducation de qualité. Mais regardez aujourd’hui, la plupart du temps, tout le monde veut envoyer son enfant à l’étranger dès qu’il en a la possibilité. Et cela ne peut pas continuer. Ce n’est pas possible pour tout le monde. Les gens m’ont demandé une fois qu’il faut donner des bourses, j’ai dit qu’on ne peut pas donner des bourses à tout le monde. Mais on a l’obligation de faire en sorte que nous formions mieux en Guinée et que nous nous mettions en compétition avec les autres. 

 

(Entretien réalisé par Alhassane, Dalanda, Le Sérum et Abdoulaye)